Le roi de la montagne

9th June 2019 - tagged: Lunettes de sport road
Le roi de la montagne

Le roi de la montagne

9th June 2019 - tagged: Lunettes de sport road

Le cycliste d'endurance le plus extrême au monde

TEXTE // JACK THOMPSON | PHOTOS // ZAC WILLIAMS

La montagne s'était écroulée. En ce qui me concerne, cela aurait très bien pu être le cas. J'étais à l'arrêt, après avoir grimpé environ 1000 m dans la première de mes quatre ascensions de la montée la plus dure au monde, le Taiwan KOM.

Au bout d'un parcours de 105 km qui démarre au niveau de la mer, vous atteignez le sommet à 3 275 m après avoir bataillé sur des pentes allant jusqu'à 27 pour cent. Tout cycliste sain d'esprit considèrerait la réalisation de ce défi une fois dans leur vie comme un bel exploit. Tout naturellement, j'étais arrivé plus tôt à Taïwan pour réaliser l'ascension quatre fois, non stop... Les trois premières avant le Taiwan KOM Challenge lui-même et la quatrième dans le cadre de l'événement. Les statistiques font trembler... il s'agit d'une distance d'environ 700 km avec un dénivelé positif total de 15 000 mètres. Ou si vous préférez, la hauteur de l'Everest, plus 6 000 mètres. Cela faisait près de trois ans que j'avais abandonné ma vie rangée afin de poursuivre ma passion de devenir le cycliste d'ultra-endurance le plus extrême au monde. Ce challenge en particulier figurait sur ma liste depuis un certain temps.

Tout cycliste sain d'esprit considèrerait la réalisation de ce défi une fois dans leur vie comme un bel exploit. Tout naturellement, j'étais arrivé plus tôt à Taïwan pour réaliser l'ascension quatre fois, non stop...
Jack Thompson
Jackultracyclist
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Je regardais la route grise puis levais la tête pour regarder le ciel gris devant moi. Les ouvriers de la route m'annonçaient que la route était fermée suite à un éboulement de rochers. Elle serait réouverte à la circulation chaque heure pendant dix minutes. Il était temps de faire un rapide calcul : Un retard de deux heures (dans le meilleur des cas) à chaque passage pourrait remettre mettre en danger mon expédition. J'ai levé la tête pour regarder le ciel très couvert et je me suis souvenu m'être dit que si la météo était de mon côté et que tout le reste se déroulait selon le plan... La météo était misérable et il fallait s'attendre à des averses continues pour les prochaines 48 heures. Dans le cadre de mes préparatifs, j'avais prévu un plan pour « Temps sec » et un autre pour « Temps pluvieux ». Pour le programme par temps pluvieux, je devais commencer six heures plus tôt afin de compenser le temps de descente plus long. En effet, un mauvais tournant ou une mauvaise décision sur l'asphalte humide pouvait me précipiter au fond des gorges, des centaines de mètres plus bas. Naturellement, nous avons décidé de suivre le programme pour temps pluvieux.

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J'ai fermé les yeux et j'ai pris une grande bouffée d'air frais. Je savais que je me trouvais sur une route étroite à flanc de montagne au coeur de la jungle taiwanaise, mais la moiteur de l'air et l'odeur des feuilles trahissaient mes sens et voilà qu'une vague de calme me submergeait. Après avoir placé ma confiance dans la stabilité de la montagne, je suis remonté dans la camionnette. J'ai dit en plaisantant « Et bien, nous sommes coincés à côté de ce nouveau pic ». Le reste de l'équipe a eu un rire nerveux alors que tout le monde essayait de ne pas penser aux conséquences de ce retard. Cherchant à rassurer l'équipe, j'ai dit : « Tout va bien ». « Il suffit d'attendre ».

Ma foi fut vite récompensée et je repris l'ascension. Le reste de cette première escalade se déroula sans aucun incident et à 15h30, j'atteignis le sommet qui surplombait les nuages. L'air était différent ; frais, sec et rafraîchissant. Je pris une bouffée de cette atmosphère appauvrie en oxygène et m'arracha au panorama. Alors que je m'apprêtais à me lancer dans la première des trois descentes infernales, je me suis dis que je serais bientôt de retour au sommet.

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Le soleil venait de se coucher à mon arrivée au pied de la montagne, trois heures plus tard. J'ai pris un repas romantique dans une station 7/11 sur le flanc de la montagne. Au menu : spaghetti bolognaise, sandwich au beurre de cacahuètes, Snickers et eau de coco. L'alimentation tient une place essentielle dans un effort tel que celui-ci et dans ma préparation en générale. Mon nutritionniste et moi avions eu de longues discussions sur la stratégie à suivre pour maintenir les niveaux d'énergie tout au long du challenge sans perdre l'appétit à cause de la fatigue du palais (trop de sucre !). Je devais ingérer 90 grammes de glucides par heure. Pendant les montées, je consommerais des aliments riches en sucre et dans les descentes, je privilégierais le salé, sans perdre de vue l'objectif de 90 grammes de glucide par heure afin de ne pas entamer mes réserves. Il était crucial de terminer chaque descente avec suffisamment d'énergie pour pouvoir enchaîner avec une ascension.

J'ai pu faire la deuxième ascension sans problème. Le blocage de la route a été retiré depuis, ce qui signifie que je peux rouler sans interruption jusqu'au sommet.

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Lunettes de sport au design futuriste avec des verres larges pour une vision optimale.

J'ai atteint le sommet pour la deuxième fois à deux heures du matin, j'avais parcouru 315 kilomètres, mais je n'en étais même pas à la moitié. Le vent avait considérablement forcé. Avec un vent soufflant à 55 km/h, les températures négatives me donnaient des frissons et je ne pensais qu'à une seule chose, entamer la descente pour retrouver une altitude à l'abri du vent. J'ai enfilé mes couches hivernales et je me suis lancé dans la descente au milieu des rafales d'un vent froid et d'un air arctique.

Une fois en bas, j'ai fait demi-tour et suis reparti tout de suit à l'assaut. Revigoré par le soleil levant qui créait de longues ombres dans les gorges de Taroko, j'ai pris une nouvelle fois conscience de l'équilibre entre la beauté du paysage et son côté impitoyable. Au cours des premiers kilomètres de ma troisième ascension, j'ai réalisé que la météo était en fait de mon côté. Il ne pleuvait plu et il n'allait pas pleuvoir, on avait 5 heures d'avance sur le programme et en appuyant un peu, je pourrais peut-être faire une quatrième ascension avant la course... Ne nous emballons pas, je dois me concentrer sur le plan original. J'ai déjà accumulé 420 km et il m'en reste encore 340.

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Suivi par l'équipe de production vidéo, nous avons décidé de nous concentrer sur la troisième ascension. Les prévisions météo annonçaient désormais une dégradation des conditions plus tard dans la journée et il n'était dès lors pas nécessaire de risquer une quatrième ascension avant le départ de la course. Je ne sais pas d'où m'est venue cette énergie, mais j'ai enchaîné l'ascension et la descente en un temps record. Était-ce un verrou mental que je venais de faire sauter après avoir réalisé la moitié du défi ou s'agissait-il d'un désir secret de réaliser une quatrième ascension avant la course, toujours est-il que je grimpais chaque fois plus vite, malgré la grande fatigue de mes jambes. De retour en bas, huit heures avant la course, avec de bonnes sensations dans les jambes, la pluie commença à tomber alors qu'un orage grondait au loin. Nous avons pris la décision difficile de nous reposer, d'avaler quelques gros repas et de nous préparer pour l'événement principal.

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Le départ a été donné et un peu plus de 600 cyclistes se sont élancés de façon désordonnée. Les premiers 18 kilomètres de cette course servent à l'échauffement et empruntent un tracé relativement plat le long de la côte avant le premier virage au « pont des gorges de Taroko ». Comme dans n'importe quelle « course », les participants qui m'entouraient se battaient pour une position en tête du peloton au lieu de conserver leurs forces pour les pentes brutales qui les attendaient. Bien évidemment, il y a eu des chutes et des échanges vifs entre les coureurs. Je décidais de conserver mes forces. Atteindre le sommet était ma priorité et le moindre accrochage ou incident technique pouvait avoir des conséquences catastrophiques pour mon objectif.

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Alors que l'ascension devenait plus intense, je commençais à rattraper bon nombre de cyclistes qui avaient démarré en trombe. Je puisais mon énergie dans la course. J'étais anxieux presque tout le long de l'ascension, je m'inquiétais pour un éventuel problème technique ou une multitude d'autres choses qui pourraient mal se passer. Mais en même temps, j'étais agité par l'excitation.

Je me disais que l'aventure était bientôt terminée et que j'aurai réalisé une première, un défi que certains pensaient totalement impossible. Et soudain, il ne me restait plus que 10 kilomètres de pentes brutales. Les pentes de plus de 20 % sont la norme et ce segment à lui seul compte pour près de 20 % de la durée totale de la montée. Je dépassais des cyclistes devenus marcheurs et qui poussaient leur vélo vers le sommet. J'ai pris une grande bouffée d'air de la montagne et je me suis souvenu de cet éboulement lors de ma première ascension. Une vague de calme me submergeait à nouveau. J'ai de nouveau placé ma confiance dans la montagne et j'ai continué.

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Puis nous sommes descendus de 12 km pour nous retrouver dans un café moins fréquenté où nous avons dévoré les meilleurs pains farcis de porc que nous n'avions jamais mangés.
Jack Thompson
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Mon père a été la première personne que j'ai vu en arrivant au sommet. Puis l'équipe vidéo. J'ai serré la main de mon vieux, je l'ai regardé dans les yeux et nous avons partagé un instant calme ensemble. Nous avions accompli notre mission et je pouvais rayer de ma liste un de mes objectifs les plus ambitieux à ce jour. Je me sentais bien. L'énergie et la réussite de ce défi me portaient. Nous avons parlé un peu de la course, des difficultés, des chutes du début et des passages délicats. Puis nous sommes descendus de 12 km pour nous retrouver dans un café moins fréquenté où nous avons dévoré les meilleurs pains farcis de porc que nous n'avions jamais mangés. L'épreuve étant terminée, je pouvais oublier maintenant la nutrition d'endurance et passer à la phase de récupération et de reconstitution de mes réserves.

Trois heures plus tard, de retour à l'hôtel, j'ai été pris d'une envie irrésistible de thé aux perles. Je n'avais pas encore pris ma douche, mais mes papilles gustatives m'attiraient vers ce délice sucré qu'est le thé aux perles taïwanais. Mon père, le photographe, le caméraman et moi avons traversé la rue et sommes entrés dans le premier café. Après 40 heures sans dormir, la fatigue était intense mais l'adrénaline nous tenait éveillés. Peu à peu, je prenais conscience de ce que je venais de réaliser. Alors que je buvais la première gorgée, un sentiment de satisfaction m'a envahi. Je m'étais préparé mentalement à ce défi car je savais qu'il serait difficile, mais je savais que j'étais capable de plus encore et j'ai tout de suite commencé à penser à mon prochain défi. C'est à ce moment précis, alors que mon téléphone explosait avec les messages des amis, de la famille et de cyclistes du monde entier, que j'ai compris que j'étais sur la bonne voie. Je veux inspirer les autres à repousser leurs limites, à se surprendre en voyant ce qu'ils sont capables de faire.

Je compte relever mon prochain défi extrême début 2019. Encore une fois, on m'a dit que c'était impossible et encore une fois, j'avais hâte de leur prouver qu'ils avaient tort.